8
Conséquences temporelles
Pendant que Madox et Naïla rejoignaient Wandéline, Alix avait regagné son propre repaire. À l’image de son ami, il avait une retraite fermée dont peu de gens connaissaient remplacement. Il s’y réfugiait pour méditer et réfléchir quand il savait que, partout ailleurs, sa présence serait ébruitée et qu’il ne trouverait pas la paix.
C’était une cabane de rondins, d’une douzaine de mètres carrés, sise à la limite des Terres Intérieures, en pleine forêt. Pour tout mobilier, il y avait un lit de fortune recouvert d’une couverture de laine grignotée par les souris, une vieille table et deux chaises. La porte d’entrée constituait la seule ouverture. Il n’y avait pas de fenêtres. Pas de voisins non plus. Les mancius habitaient l’autre versant de la montagne qui surplombait l’endroit. Il était à peu près impossible que quelqu’un lui tombe dessus par hasard. Il s’agissait à coup sûr d’une cachette parfaite.
Le jeune homme y passa les premières heures dans l’appréhension. Il craignait que l’une ou l’autre de ses maudites blessures ne se réveille encore une fois, l’obligeant à retourner auprès de la Fille de Lune qu’il voulait fuir à tout prix. Il ne se sentait vraiment pas d’attaque pour la côtoyer aussi rapidement. Le temps passé près d’elle dans l’anonymat, la veille et la nuit précédente, avait éveillé en lui des sentiments contradictoires de même que des pulsions qui le dérangeaient. Il devait absolument prendre du recul et voir s’il ne pouvait pas trouver des informations susceptibles de l’aider dans ce rôle de Cyldias qui avait peu de choses en commun avec ce qu’on lui avait enseigné. Le jeune homme soupira. D’abord et avant tout, il devait se reposer ; il n’avait pas dormi depuis plus de quarante heures.
Défiant une fois de plus les lois qui régissaient la Terre des Anciens, Alix créa une cellule temporelle qui le protégerait de l’écoulement du temps, aussi longtemps que durerait son sommeil. Il se réveillerait au moment même où il s’était assoupi, ne perdant donc pas de ce temps qui lui faisait si souvent défaut. Il savait mieux que quiconque qu’il n’avait pas le droit d’agir de cette façon puisqu’il prolongeait indûment sa vie au détriment de celle de quelqu’un d’autre, mais il n’avait pas le choix. Enfin, c’est ce qu’il se disait toujours pour se donner bonne conscience. S’il avait dû s’attarder aux conséquences de ses actes chaque fois qu’il transgressait une loi de cette terre qu’il rêvait de sauver, il y a belle lurette que les remords et les regrets auraient eu raison de sa santé mentale. Il avait dû s’endurcir, même si, à certaines occasions, il eût préféré être quelqu’un d’autre. Il lui arrivait parfois d’avoir honte de ce que la vie l’obligeait à faire.
Près d’un millénaire plus tôt, le grand Sage Darius, avait décidé que les êtres dotés de pouvoirs magiques hors du commun – peu importait le peuple, les dons possédés ou le rang occupé dans l’un ou l’autre monde – ne pourraient pas « jouer » avec le temps sans que leurs actions portent automatiquement à conséquence. Il y aurait un prix à payer pour chaque offense, proportionnel à sa gravité. Il leur avait cependant permis de créer des cellules du temps pour apprendre et parfaire des sortilèges ou des dons, du moment que le but était louable. C’était, par exemple, de cette manière qu’Alix avait appris la tempymancie, une merveille qui lui permettait de toujours savoir où et à quel moment du jour, du mois ou de l’année il se trouvait, à la minute près. La seule autre exception permettant la constitution d’espace-temps était la guérison des blessures, comme Madox l’avait fait pour lui précédemment, risquant toutefois un châtiment pour lui-même puisque la cellule avait été demandée pour Alix et non pour son créateur. Quand le Cyldias avait voulu discuter du danger encouru avec Madox, ce dernier avait fait montre d’indifférence, comme lui-même le faisait trop souvent, l’air de dire : « Que voulais-tu que je fasse ? Il le fallait, un point c’est tout ! Je vivrai avec les conséquences une fois de plus…»
Alix soupira en pensant aux innombrables façons d’utiliser le temps à son avantage sans recevoir l’aval du vieux Sage disparu. Comme maintenant. Le fait qu’il arrête la course du temps pour reprendre du sommeil ne pouvait l’excuser ; c’était un geste purement égoïste, ayant seulement un impact sur sa propre vie. Lorsqu’on défiait ainsi le temps, comme Alix s’apprêtait à le faire, quelqu’un de sa famille perdait l’équivalent de ce vol en espérance de vie. Ce n’était jamais le contrevenant qui recevait la punition pour la faute commise, mais plutôt une personne qui lui était liée par le sang.
Même s’il pouvait paraître insignifiant de retrancher quelques heures à la vie de quelqu’un pour des motifs jugés nobles, les années qui passaient, augmentant sans cesse le risque d’abus, faisaient en sorte que les dommages devenaient considérables. Contrairement à d’autres, Alix ne connaissait pas ses origines ni sa famille ; il savait peu de choses sur lui-même. Il n’était probablement même pas né sur la Terre des Anciens, s’y étant sans doute retrouvé par erreur vingt-sept ans auparavant. Il aurait donc été utopique de croire qu’il regretterait d’abréger la vie d’une personne qu’il ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam. Sans plus se soucier de savoir si quelqu’un, quelque part, payait pour sa dérogation, il se créa un espace temporel où il reprit ses longues heures de sommeil perdues.
* *
*
Pendant ce temps, sur la terre de Bronan, un monde dont personne ne savait plus rien, dans un vaste domaine, une jeune fille s’évanouit. Inquiète, comme toujours, sa mère adoptive se précipita vers elle. Résignée, elle demanda à son ouvrier de porter Delphie à l’intérieur. Pour l’avoir souvent expérimenté par le passé, la mère savait qu’il pourrait s’écouler de longues heures avant que l’adolescente n’émerge de cet état comateux dont on ne pouvait jamais prévoir la durée. De tous les guérisseurs qu’elle avait consultés, personne n’avait jamais réussi à cerner la cause des cycles de sommeil profonds et instantanés dont Delphie était victime à intervalles plus ou moins réguliers. Quand la jeune fille reprenait contact avec le monde des vivants, il y avait toujours deux scénarios possibles : soit elle était très reposée et prête à reprendre sa vie où elle s’était brusquement interrompue, soit elle entrait dans un état de crise.
Cette dernière option était tout simplement effrayante et la mère priait toujours ardemment les dieux de son monde étrange pour que le réveil se révèle paisible. Sinon, elle affrontait avec sa fille la peur et la terreur que trahissaient ses grands yeux étoilés. Elle écoutait avec compassion le récit de ses cauchemars, la description des monstres et des êtres qui les hantaient de même que les récits de combats sanglants qui s’y déroulaient en continu, bien qu’elle n’y comprenne rien. C’était ainsi depuis le jour où elle avait trouvé ce poupon, abandonné sur le pas de sa porte dix-sept ans plus tôt…
Alix se réveilla dix-huit heures plus tard, en nage et en rage. Il venait d’assister, impuissant, au massacre d’un petit groupe de mancius. Le chef d’une bande rivale avait décidé, dans un élan de stupidité propre à sa race, que ceux qui n’étaient pas d’accord avec le marché conclu récemment avec Mélijna ne méritaient tout simplement pas de vivre. Sournoisement, le clan avait lancé une attaque sauvage, se servant allègrement, et sans aucun remords apparent, du feu de Phédé. Ce cadeau empoisonné de la sorcière des Canac servait donc déjà, comme l’avait sombrement prédit Alix, à faire des dommages considérables parmi ceux à qui il avait été offert plutôt que de les aider à s’en sortir. Exaspéré par la bêtise des êtres qui peuplaient la Terre des Anciens, Alix sortit à l’extérieur.
Même après toutes ces années, il avait encore de la difficulté à accepter la terrible réalité de certains des songes qu’il faisait. Il détestait cette faculté qu’il avait de voir ce qui se passait ailleurs sur la Terre des Anciens, comme s’il y était. Il avait découvert ce don très jeune, par un étrange concours de circonstances. Il savait maintenant que, peu importe ce qui se déroulait au cours de son sommeil, la scène s’avérait véridique si une jeune fille, toujours la même, y assistait avec lui.
Alix respira un bon coup avant de jeter un coup d’œil à ses plaies, craignant, encore et toujours, que l’absence de la Fille de Lune à ses côtés ne lui cause des ennuis plus graves que ceux qu’il connaissait déjà. Mais les blessures récemment refermées ou cicatrisées ne montraient aucun signe inquiétant. Cela voulait donc dire que Morgana avait raison et que la présence de Madox dans le sillage de Naïla suffisait, pour le moment du moins, à mettre en veilleuse son rôle de Cyldias désigné. Tant mieux…
Les derniers mois avaient été éprouvants pour lui. Ses occupations habituelles avaient grandement souffert de son manque d’attention prolongée. L’arrivée impromptue de Naïla avait entraîné l’interruption de ses recherches sur la Terre des Anciens et avait bouleversé le cours de toutes les activités qu’il menait de façon clandestine. Il négligeait de faire le suivi des rapports des hommes qui lui étaient dévoués. Paradoxalement, le nombre de comptes rendus avait littéralement explosé : de nouveaux passages avaient été découverts, des phénomènes étranges se produisaient de plus en plus souvent aux limites des Terres Intérieures, sept nouveaux enfants avaient été conduits à l’Orphelinat des Sages, la Quintius avait un nouveau dirigeant, etc. La liste ne cessait de s’allonger et il n’avait pas la moindre minute à y consacrer. Le sieur de Gringoix avait déjà quitté la péninsule avec son armée et la plupart des autres seigneurs des environs avaient profité de son attention déficiente pour redoubler d’ardeur dans le recrutement des hommes, dont l’ultime but consistait à repartir à la recherche des trônes perdus pour satisfaire leur rêve de gloire et de domination. Les annonces ne promettaient rien de moins que la fortune et la puissance à ceux qui s’enrôleraient dans l’une ou l’autre des petites armées de nobles en manque de sensations fortes. Elles tapissaient les murs des tavernes et des tripots mal famés de la ville de Nasaq, ainsi que de la plupart des auberges sur les chemins y conduisant. Le manque de jeunes hommes se faisait toujours sentir. Les vieux se remettaient immanquablement à ressasser d’anciennes histoires d’horreur chaque fois qu’une nouvelle vague de recrutement déferlait sur eux. Ils espéraient ainsi décourager les plus jeunes de risquer leur vie au nom d’une quête qui ne leur rapporterait rien d’autre que blessures et désillusions, sinon la mort.
En soupirant encore une fois, Alix réfléchit au meilleur moyen de découvrir rapidement comment se débrouillaient justement les seigneurs pour tenter de connaître le moment où ils décideraient de partir en expédition. Il fallait aussi redoubler d’attention sur les activités du château. Maintenant que son très cher frère était parvenu à une entente avec les mancius, il ne tarderait sûrement pas à lancer sa première opération de recherche des trônes de Darius et d’Ulphydius. Grâce à sa nouvelle alliance, il possédait une longueur d’avance sur les autres familles seigneuriales des environs. Cette pensée lui rappela qu’il n’avait pas eu de nouvelles du château à la suite de la désertion de sa pensionnaire obligée. Nul doute que la bande de Simon serait appelée en renfort pour tenter de retrouver la précieuse jeune femme, surtout que cette dernière portait supposément en son sein le fruit tant attendu de la prophétie. Tout en méditant sur ce qu’il convenait de faire en premier lieu, Alix tenta de chasser de ses pensées la grossesse problématique. Tant et aussi longtemps que Naïla n’aurait pas de réponse de la part de Wandéline, il était permis d’espérer que cette sorcière pourrait régler la situation…